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Cannes 2025 : Regards sur la compétition officielle par Patrick Saffar
today12/05/2026
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À Cannes, il n’est pas de sélection officielle sans une série de « grands absents ». L’édition 2025 n’y a pas échappé. Exeunt les films de Terrence Malick, Jim Jarmusch, Paul Thomas Anderson, et, si l’on veut bien admettre que les « grands absents » sont souvent américains (il faut être grand pour paraître absent), cela a eu du moins le mérite de faire entrer en lice quelques noms moins familiers du public, tels Ari Aster (Eddington) ou bien Oliver Hermanus (qui est sud-africain, mais dont le film, The History of Sound, est américain). Quant à Richard Linklater (qui est américain, mais dont le film, Nouvelle Vague, est « officiellement » français), Wes Anderson (The Phoenician Scheme) et Kelly Reichardt (The Mastermind), ce sont des cinéastes plus ou moins indépendants, loin de projets tels que celui de Malick (The Way of the Wind, sur la vie de Jésus, en post-production depuis plus de cinq ans).
Ce bref « focus » sur le cinéma outre-Atlantique pour rappeler que prendre le pouls de la production américaine c’est encore, malgré la perte d’influence du cinéma, s’informer, même « a contrario », de l’état de la planète, à l’heure où on nous rappelle à satiété que les États-Unis demeurent « le plus grand pays du monde ». Pour le reste (du monde), on peut s’interroger sur le fait que trois des films les plus marquants de la compétition cette année (L’Agent secret, Résurrection, Un simple accident) sont, respectivement, brésilien, chinois et iranien. Je laisse à d’autres le soin de dire si cette course en tête confirme ou non l’émergence d’un « Sud global » cinématographique …
Que les films soient envisagés comme une digue contre l’apocalypse à venir, ou bien comme l’incarnation même du chaos existant, un festival de l’envergure de celui de Cannes est censé nous donner des nouvelles, ou bien un écho, de l’état du monde.
On aura noté que l’édition 2025 n’a pas connu de « scandale » majeur (la vague #mee too qui menaçait d’emporter plusieurs noms fameux en 2024, semblait presque en mouvement de ressac, malgré les allusions de Laurent Lafitte lors de la cérémonie d’ouverture), ni provoqué de remise en question spectaculaire dans la représentation des corps au regard de la « révolution » annoncée par l’intelligence artificielle. D’après nos informations, dans le dernier volet de Mission impossible (The Final Reckoning, Christopher McQuarrie, 2025), Tom Cruise reste, à l’écran, le Tom Cruise « que nous connaissons », et c’est bien ainsi.
Cette sorte de parenthèse, ou de mise à distance de phénomènes contemporains, il nous semble en avoir retrouvé certains symptômes dans le rapport plus général des films au monde actuel. Lorsque Laurent Lafitte déclare que « Pour un acteur, la prise de parole est souvent sacrificielle, à l’heure où le climat, l’équité, le féminisme, les LGBTQIA+, les migrants, le racisme, ne sont plus seulement des sujets de films, … », cela résiste-t-il vraiment à la vision des titres de l’édition 2025 ou bien n’est-ce qu’une pétition de principe ?
Pour nous en tenir aux films de la compétition officielle, ce qui exclut entre autres les trois documentaires sur l’Ukraine projetés au premier jour du festival, c’est peut-être Julia Ducournau qui (quoiqu’on pense de son film, Alpha) s’explique avec le plus de lucidité sur ce rapport (problématique) au présent : « C’est comme si le présent monstrueux m’avait donné un coup de pied pour m’amener vers le passé. (…) Mon seul moyen de m’exprimer, et de faire un film, a été de revisiter la première fois où j’ai ressenti cette peur au ventre, cette apocalypse. Et c’était au moment de l’épidémie de sida. Car je ne peux pas parler d’aujourd’hui, c’est impossible, je ne suis pas spécialiste en géopolitique. Alpha vient de là ». Ainsi donc, pour la réalisatrice de Titane (2021), le film se doit de faire un détour par le passé le plus intime pour évoquer le présent, ce qui explique sans doute le caractère hautement métaphorique d’Alpha.
Le présent serait-il devenu trop complexe ou trop intimidant ou, déjà, trop gros d’une catastrophe à venir, pour être appréhendé par le cinéma ?
Un film comme Eddington, d’Ari Aster, paraît bien envisager frontalement, jusqu’à satiété, les divers clignotants de notre époque (cf. note sur ce film dans le présent numéro) mais la confrontation générale des points de vue qui en résulte se résout à notre sens un peu trop facilement par le recours au genre horrifique, avec la dose de cynisme qui l’accompagne.
Quant à la cause LGBTQIA+, le film d’Oliver Hermanus, The History of Sound, se réfugie dans le passé (à compter de l’année 1917) d’une romance entre deux jeunes hommes, d’où a disparu tout caractère subversif, pour en arriver à l’époque « moderne » (1980) qui n’est plus que la chambre d’écho sans relief de la voix enregistrée de l’amant disparu.
Mais le symptôme le plus intrigant d’un certain mouvement de repli à l’égard de ce que le monde offre de plus âpre a trait à ce qu’il faut bien appeler un certain optimisme concernant les relations intrafamiliales aussi bien que les vertus de l’art. Que ce soit dans Romería de Carla Simón, Valeur sentimentale, de Joachim Trier ou Dites-lui que je l’aime, de Romane Bohringer, l’avenir est envisagé, tout compte fait, à travers une certaine sérénité, par le biais de la filiation, existante ou à venir, et du pouvoir cathartique du cinéma. Trier déclare « je ne suis pas intéressé par la polarisation, je veux un monde plus doux, une réconciliation » (cf. la fin unanimiste de son film, sur un plateau de tournage), là où Romane Bohringer n’hésite pas à conclure son ouvrage par l’inscription « un fils (au lieu d’un film) de Romane Bohringer » … Il n’est jusqu’aux frères Dardenne, pourtant assez lucides sur les conditions de vie de leurs héroïnes, qui ne concluent Jeunes mères par une famille nucléaire enfin unie, au son d’un air de Mozart.
Bien entendu, il existe différentes manières, plus ou moins contournées, de rendre compte du monde contemporain. Il y eut Un simple accident, de Jafar Panahi, qui est aussi une fable, quelque peu langienne, sur le rapport « éternel » du bourreau et de sa victime. Il y eut, avec L’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, la mémoire du Brésil de la junte dans celui de Bolsonaro. Il y eut aussi Résurrection, de Bi Gan, qui se veut une traversée du XXème siècle et se termine par ce plan d’un écran de cinéma immaculé devant lequel des spectateurs « lumineux » s’éteignent l’un après l’autre. Telles des lucioles dont cette vision serait l’ultime tombeau.
Patrick Saffar

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Écrit par: CINEMUSIC Radio
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